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La main d’œuvre des carrières d’ardoises :
I – Saint-Alban-des-Villards

À Saint-Colomban-des-Villards en 1880, on produit 100 000 ardoises (80 tonnes), 2 millions en 1883 (1 600 tonnes). En 1894, les carrières du Pied des Voutes ouvrent produisant 150 millions d’ardoises. Selon Pierre Bozon, « cette activité industrielle a donné du travail a près de 150 ouvriers, mineurs, ardoisiers, manœuvres, transporteurs » (*). L’extraction des ardoises est un travail dangereux, et plus d’un mineur périt dans les galeries creusées au sein des schistes. Pierre Bozon : « Au début de l’exploitation des ardoisières, on fit appel à des spécialistes venus d’Anjou, vieille province ardoisière. Mais dans un pays villarin que saignait alors l’émigration, les ardoisières attirèrent surtout une immigration étrangère – italienne surtout – à tel point que ce sont les étrangers qui formèrent de loin la majorité de la main-d’œuvre. » (**) (lire encart ci-dessous)

Les recensements de la population permettent de suivre l’arrivée de ces étrangers qui ont donné temporairement un regain de vitalité à quelques hameaux villarins, et dont certains ont fait souche aux Villards. Dans cette première partie examinons le cas de Saint-Alban-des-Villards.

C’est au Bessay en 1886 qu’on trouve les premiers ardoisiers. Émile Alexandre Alleton est né à Angers en 1840. En 1886 il se marie à Saint-Alban-des-Villards avec Thérèse Oujoud. Henri Froger, également né à Angers, en 1846, se marie une première fois à Saint-Alban en 1879 avec Marthe Frasson-Innocent et une seconde fois à Saint-Colomban en 1882 avec Angélique Bozon. En 1881, Henri Froger est déjà présent aux Villards où il est recensé à Lachenal (Saint-Colomban-des-Villards). Sans doute est-il arrivé aux Villards entre 1876 et 1879 l’année de son mariage. Il serait donc le premier ardoisier arrivé aux Villards ce qui laisse à penser qu’il travaillait pour un employeur Colognon. Henri Froger décèdera à Saint-Alban en 1902. Émile Charon lui est d’origine inconnue. On en sait pas chez quel patron travaillent ces ardoisiers mais on peut penser à Zacharie Tardy. C’est en 1878 que Zacharie Tardy effectue les premières démarches pour ouvrir une carrière d’ardoises aux Oules, sous La Pierre.

C’est dans le recensement de 1891 qu’on évoque pour la première fois les carrières du Pied des Voûtes. Dans ce hameau, on trouve Édouard Rousseau né en 1840 à Angers et décédé en 1897 à Notre-Dame-de-Bellecombe, et son beau-fils Joachim Duret né en 1866 à Saint-Nicolas-la-Chapelle (Savoie), marié en 1894 à La Chambre avec Joséphine Gili-Tos, et décédé en 1944 à Saint-Julien-Montdenis. Au Bessay on relève les noms de Constant Rabineau (44 ans, né à Angers) et de son fils Ferdinand (16 ans). Henri Froger habite toujours ce hameau ainsi que Benoit Favre-Trosson (20 ans, son beau-fils) qui est ainsi le premier Villarin à travailler aux carrières du Pied des Voutes. Sans doute chez Zacharie Tardy.

Au recensement de 1896, au Pied des Voûtes, on trouve Thibault Barthélémy né en 1872 à Trélazé (Maine-et-Loire) qui se mariera en 1898 à Saint-Avre avec Henriette Jay, et son fils, également prénommé Thibault, 24 ans, aussi ardoisier. Au Bessay, il y a (toujours) Henri Froger et Sébastien Caroff né en 1868 à Trélazé (Maine-et-Loire, d’une famille originaire du Finistère). Sébastien Caroff s’est marié en 1893 à Saint-Alban avec Rose Marguerite Oujoud. Il décèdera dans cette commune en 1919. Cette famille fera souche aux Villards avec 2 fils et 3 filles dont Marie Françoise (née à Saint-Alban en 1895, décédée à Saint-Jean-de-Maurienne en 1976) qui épousera en secondes noces, à Aiguebelle, Ange Morini… dont les descendants habitent toujours La Chambre.

En 1901, les Italiens arrivent aux carrières du Pied des Voûtes dont le directeur est Jean Tomasi (41 ans) originaire de Locana (Val d’Orco en Piémont). Ces carrières appartiennent alors à la Société Simonet, du nom d’un industriel de Rumilly (Haute-Savoie). Le fils de Jean Tomasi, Camille, âgé de 12 ans est apprenti ardoisier. Jean Tomasi est né en 1859 à Locana. Il se marie à Saint-Colomban-des-Villards en 1884 avec Marie Séraphine Favre-des-Côtes. En 1896, Jean Tomasi est déjà ardoisier, il habite Lachenal. Le propriétaire de l’ardoisière serait Zacharie Tardy. Né en 1839 à Saint-Colomban, Zacharie Tardy est boulanger de métier à Saint-Julien-Montdenis dans les années 1865 puis exploitant d’ardoises à Saint-Colomban à la fin du XIXe siècle. Zacharie Tardy décèdera en 1905 à Saint-Julien-Montdenis. Jean Tomasi, lui, décède à Saint-Étienne-de-Cuines en 1931. Une partie de la famille Tomasi fera souche dans cette commune. Chez Simonet on retrouve Émile Alleton (déjà cité en 1886) mais aussi René Chavenaud (61 ans) et Antonin Col (64 ans). Au recensement de 1901, au Bessay, on retrouve Sébastien Caroff et Henri Froger avec son fils Henri âgé de 13 ans qui travaille dans la mine de Joseph Tardy de Lachenal.

En 1906, de nouveaux ouvriers italiens s’embauchent au Pied des Voutes dont le directeur est toujours Jean Tomasi. Les nouveaux ouvriers sont Jean Miletto, 38 ans, Hyacinthe Giovanna, 46 ans, Octave Giorgio, 32 ans, Joseph Traversa, 41 ans, Félix Traversa, 15 ans, Félix Chiariglione, 31 ans, Dominique Molinelli, 69 ans, Joseph Tomasi, 50 ans, et Baptiste Cordero, 30 ans. Plusieurs patronymes feront souches dans la vallée (notamment à Saint-Étienne-de-Cuines et Saint-Rémy-de-Maurienne) : les Chiariglione, Molinelli, Cordero qui étaient tous originaires du même village du Piémont, Chialemberto, situé dans la vallée de Valgrande. Avec ces arrivées, le hameau du Pied des Voûtes se peuple et compte 52 habitants. Au Bessay on trouve toujours Sébastien Caroff chez Joseph Tardy. Joseph Tardy  est né en 1865 à Saint-Colomban. Il est négociant de profession et directeur de carrière (sa femme était Catherine Paret-Gris). Il décède en 1935. Son fils Félix Tardy né en 1903 à Saint-Colomban sera mineur dans la société de son père.

En 1911, au Pied des Voûtes ne figure plus que 2 ardoisiers (les carrières ont-elles fait face à une exploitation difficile ? un manque de rendement ?) : Jean Tomasi (notons que son épouse Séraphine a ouvert une épicerie dans ce hameau) et Victor Rouot originaire d’Angers. Au Bessay demeure toujours Sébastien Caroff qui travaille bien pour Jospeh Tardy qui a pris la succession de son père en 1906.

En 1921, peu de temps après la Grande Guerre, les ardoisières du Pied des Voûtes vont connaitre leur apogée : on y dénombre alors 27 ardoisiers avec une nouvelle vague piémontaise. Au Pied des Voûtes nous trouvons désormais plusieurs exploitants : l’exploitant Traversaz avec Joseph Chianale, Bernard Bracchetti, Pierre Chianale (le père), Pierre Chainale (son fils), Joseph et Henri Chianale, Ignace Pocchioli, Antoine Alpa, Baptiste Livetti, Giacomo Poma et Henri Regino. Pour l’exploitant Berthollet on trouve Laurent, Jacques, Barthélémy, Pierre, Louis et Antoine Chiariglione, Marcel Giacometti, Barthélémy, Michel et Pierre Pecchio, François Chiampo, Isidore Pioppo (de Turin) et François Garavet de Villargondran. Des noms qui feront souche dans le canton (Chianale, Poma, Giacometti, Chiariglione) quasi tous originaires de Chialemberto. On note encore la présence de quelques Angevins : Martial (exploitant) et Émile Chauvin (famille qui fera souche dans le canton), et des « locaux » : Vincent Ferdinand d’Allemont, et Alexandre Guegand de Saint-Barthelemy (commune de l’Isère près de Beaurepaire). On relève également les noms de deux Villarins qui travaillent dans des ardoisières de Saint-Colomban: Séraphin Tardy (Planchamp) qui travaille chez Joseph Tardy et Jean-Baptiste Paret (Bessay) qui travaille chez Charles Girard. L’installation de tous ces ardoisiers avec leur famille permet au hameau du Pied des Voûtes d’atteindre 68 habitants.

En 1926, c’est déjà la fin… ou quasiment. Au Pied des Voûtes il ne reste que Pierre Chianale père et fils ainsi que Martial et Émile Chauvin, exploitants, et quelques ouvriers : Ferdinand, Vincent et Isidore Pioppo (déjà cités en 1921) plus Eugène Collet de Saint-Gravé (Morbihan) et Marie Ganvel (de Trélazé). Au Bessay on retrouve Henri Froger (fils d’Henri) et Séraphin Lauminy (famille originaire de Sainte-Hélène-du-Lac en Savoie).

Ce déclin fera qu’on ne trouve plus aucun ardoisier au recensement de 1936 : Henri Froger du Bessay est devenu cultivateur… Le Pied des Voûtes ne compte plus que 8 habitants : la famille Jean-Baptiste Jamen. Néanmoins, le recensement de 1946 mentionne au Bessay  Henri Froger comme ardoisier… et au Pied des Voûtes (même s’ils portent le titre de mineur) on retrouve la famille Poma (avec Giacomo et Giovanni) et Paul Triballi, originaire de Bardi (région de l’Émilie Romagne) qui fera souche à Saint-Julien-Montdenis… Ce qui semble indiquer que la carrière des Voutes était encore exploitée.

Philippe De Mario

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(*) Pierre Bozon, Le Pays des Villards, en Maurienne, éditions des cahiers de l’Alpe, La Tronche-Montfleury (1970), 289 p. (épuisé).↩︎
(*)  Pierre Bozon, Les Ardoisières des Villards au début du siècle. I : l’aspect humain, Le Petit Villarin numéro 27, mars 1979 et numéro 97, septembre 1996..↩︎

■ Les documents qui illustrent ce texte sont de Éliane Bitz et la photographie de Pierre David-Nounaz.

Un personnel peu exigeant…

« L’essentiel du personnel (des ardoisières) fut composé d’Italiens pauvres, peu exigeants et durs à la tâche » (*) écrit Pierre Bozon. « Peu exigeants » ? C’est en 1906, à Saint-Colomban-des-Villards, que se constitue le premier syndicat ouvrier dans les ardoisières, à une époque où le nombre d’étrangers, en majorité Italiens, est presque à son apogée. Ce syndicat prend le nom de Syndicat ouvrier des ardoisières de Saint- Colomban-des-Villards. Le livret présentant les statuts (composé et imprimé par « des ouvriers syndiqués ») est bilingue, français et italien. Extraits : « Considérant que par sa seule puissance le travailleur isolé ne peut espérer réduire l’exploitation dont il est victime, que d’autre part, ce serait s’illusionner que d’attendre notre émancipation des gouvernants car (…) ils ne peuvent rien de définitif, attendu que l’amélioration de notre sort est en raison directe de la décroissance de la puissance gouvernementale ; (…) considérant que, par les effets de l’industrie moderne et l’appuie logique que procure le pouvoir aux détenteurs de la propriété et des instruments de production, il y a antagonisme permanent entre le Capital et le Travail, (…) les prolétaires doivent (…) se faire un devoir de mettre en application la devise de l’Internationale : l’émancipation des travailleurs ne peut-être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »  Le premier bureau était composé de Julien Martin-Cordier (président), J. Martin (vice-président), Benoît Favre (trésorier), Charles Pepey (trésorier adjoint) et Pierre Mollaret (secrétaire, qui démissionnera quelques mois plus tard). Les assesseurs étaient Pierre Martin feu Emmanuel, Zacharie Bozon, Louis Frasse et Emmanuel Bozon.

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(*)  Pierre Bozon, Les Ardoisières des Villards au début du siècle. I : l’aspect humain, Le Petit Villarin numéro 27, 1979 et numéro 97, septembre 1996.

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